La Ligue à Léon : épisode 9
Chapitre 7 :
Un communiste qui doute
Etonnant la façon dont on découvre que le temps passe. Pour Jérémy Martin, cela a été d’une manière grotesque et banale.
Des poils poussaient dans ses narines et sortaient du nez. Quelques-uns se développaient aussi sur les contours de ses oreilles. Il avait pris conscience qu’il devrait les couper et les recouper sans cesse sa vie durant, sans autre solution (la chirurgie n’était ni dans ses désirs, ni dans ses moyens). Combien de fois les couperait-il avant de trépasser ? Au rythme de quatre à cinq fois par an, environ 300 fois s’il vivait jusqu’à 80 ans.
Jérémy Martin a eu ses premières terreurs de la mort à 10 ans, quand le divorce de ses parents, puis le remariage de sa mère avec une brute avinée, lui ont dévoilé quelque recoin sombre de la condition humaine.
Élevé dans un milieu athée, où Dieu n’était présent qu’à titre d’hypothèse laplacienne, comme une sorte d’énormité intellectuelle un peu honteuse, et à titre de souvenir d’une époque d’oppression féodale révolue, Jérémy Martin conçut la vie comme nombre de ses contemporains dans cet étrange pays qu’est la France, fille aînée de l’Église devenue femme (putains diront d’autres) dévouée de l’anticléricalisme en général, et de l’antichristianisme en particulier.
Jérémy Martin et sa vie étaient simplement un moment de vibrations intenses, un temps de mouvement permanent, rendus possibles par la rencontre totalement hasardeuse entre un spermatozoïde et un ovule. Puis ce serait un plongeon éternel dans rien. Il fallait rendre ce passage minuscule et insignifiant aussi jouissif et heureux que possible. Peut-être 70 ou 80 ans misérables entre deux morceaux de néant incommensurables.
La retraite était vue, après une vie de purgatoire, voire d’enfer pour les plus malchanceux, comme un bref passage au paradis, avec ses voyages touristiques, ses bons moments passés avec ses petits-enfants à leur préparer des gâteaux et ses activités associatives et sportives variées ne laissant le temps de rien.
Sa rencontre avec les Communistes et sa passion de la lecture lui donnèrent vite les fondations théoriques et philosophiques de cette conception du monde. Elle s’oppose à la vision religieuse, bourgeoise, réactionnaire, nuisible en un mot, d’un monde créé par Dieu (ou par le subtil, l’invisible, l’idée, la chose qui est indicible). Les ouvrages du Baron d’Holbach, de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Ludwig Feuerbach, de Karl Kautsky, de Georges Plekhanov peuplèrent tour à tour sa table de nuit et emplirent son esprit vivace d’une solide vision matérialiste.
En face, tout cet idéalisme méprisable était une idéologie au service du maintien de la domination de classe de la société.
Jérémy Martin portait en lui une contradiction, comme nous tous, créatures finies et limitées. Il abhorrait, en bon marxiste, le dualisme chez les croyants, ne gardant des Cathares que leur légitime résistance occitane à l’oppression française. Mais, en même temps, il se vautrait dedans, quand il prenait parti, dans l’illusoire dichotomie Matière/Idée, du côté de la première. Il avait foi en la Raison, il croyait en elle.
A quoi servait-il d’avoir peur de la mort, se rassurait-il en suivant l’exemple du philosophe antique ? Quand la vie est là, la mort est absente. Quand la mort est là, il n’y a plus rien. C’était simple : l’infiniment grand Univers et l’immense ignorance humaine de presque toute chose avaient créé ce concept de Dieu dans lequel l’Homme mettait tout ce qu’il ne comprenait pas.
Jérémy Martin était néanmoins un militant communiste aussi dévoué et convaincu qu’étrange, car il philosophait beaucoup, ou plutôt doutait beaucoup. La faute à ces angoisses viscérales qui le tenaient depuis toujours. Elles s’étaient faites le moteur d’une réflexion permanente finalement utilisée comme le moyen d’échapper à ces boules aux ventres dévastatrices.
Sans succès hélas, mais, vivant dans un milieu sans spiritualité ni culte, quel autre moyen que la Raison, élevée au rang de divinité depuis Descartes, aurait pu mobiliser ce pauvre enfant de la classe à peine moyenne déclassée d’une France déclinant en cette fin de XXe siècle ?
Jérémy Martin avait rapidement conclu que l’idéal communiste d’une société sans classe ne pouvait suffire à rassasier l’âme à la recherche d’une vérité ultime et sublime, puisque, même vivant dans un paradis terrestre socialiste sans injustices ni exploitation, ni guerre d’aucune sorte, les humains, aussi bien individuellement qu’en tant qu’espèce, n’en arriveraient pas moins à la mort et donc à l’arrêt de toute chose. Mao Zedong lui-même le rappelle dans son Petit Livre rouge.
Cette terreur sans solution serait la matrice de tous les dictateurs et ploutocrates. Ils cherchent dans le pouvoir, l’oppression ou l’accaparement matériel le moyen de conjurer un temps cet effroi devant l’anéantissement certain de l’âme et du corps au bout de 80 ans environ, 100 ans au mieux.
Au fil du temps, cette contradiction grandirait dans son subconscient et finirait par faire naître une nouvelle recherche d’un au-delà de la forme, d’une origine de la matière, donc de la volonté de dépasser la dichotomie matérialisme/idéalisme pour établir conceptuellement son origine.
Mais cela ne viendrait pas avant de nombreuses épreuves, des désillusions, quelques burn-out, dépressions et idées suicidaires dont sont tant friands, hélas pour eux, les esprits sensibles. Lesquels sont si nombreux dans les sphères petites bourgeoises occidentales, employées dans le tertiaire notamment, à notre époque de confort matériel jamais vu dans l’histoire connue.
En attendant, Jérémy Martin était donc un Communiste convaincu. Sa jeunesse et « tout l’avenir devant lui » servaient d’arguments ontologiques principaux, si on peut parler d’argument, pour pourfendre l’idéalisme et le platonisme tant moqué dans son milieu social, y compris par les enseignants de philosophie.
La Ligue à Léon : épisode 8
Chapitre 6 :
La fête de Jeanne d’Arc
« Vive Jeanne d’Arc ! La France est de retour ! », crie Serge Chevillard, le patriarche des skinheads de Paris, toujours bon pied, bon œil. Il agite un petit drapeau tricolore.
Premier mai 2002 : la Fête de Jeanne d’Arc réunit des milliers de personnes, à Paris. Des centaines de drapeaux français s’agitent dans le public. Les costauds du DPS (Département protection sécurité), service d’ordre du Front national, sont sur le pied de guerre.
Continuant sa campagne fabuleuse, Jean-Marie Le Pen prend la parole. Le Breton a conscience d’avoir été sciemment mis en avant dans les années 1980 par Mitterrand pour affaiblir la droite. Celle-ci, gaulliste ou giscardienne a décidé de ne jamais s’allier avec le FN, malgré les velléités de certains de ses membres, comme Charles Millon, qui l’a payé cher.
Aujourd’hui, Le Pen se réjouit de constater que le peuple, du moins une partie, prend conscience des dangers qui le menacent.
« Les similitudes entre l’époque de Jeanne d’Arc et la nôtre sont des plus troublantes. On y voit la trahison au sommet, la liquidation de la souveraineté, la souffrance du Peuple », s’enflamme-t-il à la tribune, devant des partisans encore étonnés de la situation dans laquelle ils se trouvent.
« Vous n’acceptez plus, nous n’acceptons plus que notre patrie, la France, se décompose, rongée par la lèpre de la pauvreté, du mensonge, de la corruption et du crime. Au moment où Mme Guigou, figure emblématique de l’Enarchie socialiste, rétablissait le travail de nuit des femmes, aboli il y a plus d’un siècle, on mégotait leurs indemnités aux ouvrières de Moulinex ! »
Les acclamations et les cris de joie s’élèvent sous les pieds du fils de marin.
« Vous les avez vus, ceux qui vous insultent. Depuis 10 jours, on vous les sert sur les écrans de télévision et au micro des radios. Ils sont tous coalisés, à l’exception des partis trotskistes, ce à quoi je ne m’attendais pas », avoue-t-il, clignant de l’œil.
« Mais je me doute qu’ils mijotent quelque chose. Je ne pense pas qu’Alain Krivite, Daniel Gluckstein ou que le patron de laboratoire pharmaceutique Robert Brassa sont devenus des chantres de la défense de la patrie sur leurs vieux jours. »
Des tonnerres d’applaudissement ponctuent chacune des phrases du tribun. Au milieu de l’assistance, habillée simplement d’un jean bleu et d’un tee-shirt blanc sur lequel on voit la figure de son père, sa fille Marine est aux anges.
« Il y a bien aujourd’hui en France deux camps, celui de l’Occupation et, le nôtre, celui de la Libération. Mais pourquoi se coalisent-ils tous contre moi, c’est-à-dire contre vous, contre le Peuple qui fait entendre sa voix ? Pourquoi font-ils défiler les enfants des écoles pour, comme en Corée du Nord, hurler à la mort en service commandé ? Je suppose que les enseignants « antifascistes » ont rétabli les « colles » pour les récalcitrants à la manif’ ! Pourquoi les permanents des syndicats auto-proclamés représentatifs, que je ne confonds pas avec leurs adhérents dont beaucoup ont voté pour moi, violent-ils la Charte d’Amiens qui veut que politique et professionnel soient distincts ? »
A ces questions rhétoriques, Jean-Marie va apporter quelques éléments de réponse :
« Dans les années soixante, alors que Jacques Chirac est déjà dans les conseils des gouvernants, le grand capital ne veut pas que les travailleurs français puissent, comme c’est le cas chez nos voisins européens, jouir à juste titre des fruits de la croissance économique du Pays. C’est pourquoi on décide de peser à la baisse sur les rémunérations des salariés français en embauchant des ouvriers sous-qualifiés et sur-exploités venus d’ailleurs. On voit ainsi certains grands groupes industriels français préférer faire venir, comme Citroën, leurs ouvriers du sud-marocain et les faire vivre dans des conditions déplorables en France, plutôt que former leurs salariés français ou investir dans les technologies d’avenir. Les voilà les vrais racistes ! » Des rires partent du public, ravi de voir le Menhir en grande forme.
« La France en paiera le prix par des centaines de milliers de licenciements après 1973. En 1965, le gouvernement Pompidou fait examiner par un rapport « s’il ne serait pas possible de simplifier la délivrance des titres de séjour et d’alléger les formalités imposées aux étrangers tant pour être recrutés que pour séjourner en France ». En dépit de la résistance de plusieurs ministres de l’époque, cette politique est mise en place : de 1966 à 1972, ce sont 1 200 000 travailleurs étrangers qui seront admis en France. Et c’est… Chirac, nommé en avril 1967 secrétaire d’État aux Affaires sociales, qui sera chargé de cette politique : il régularisera 82 % des immigrés clandestins entrés en 1968. »
Des injures et des cris de désapprobation partent des quatre coins du public frontiste. Crâne luisant au soleil, Serge Chevillard agite frénétiquement son drapeau.
Après avoir bu un peu d’eau dans un verre tendu par Marine, l’ancien président de l’Unef de l’Université d’Assas poursuit : « Le reniement européen de Chirac, c’est la mort de notre agriculture. Ministre de l’Agriculture en juillet 1972, il y avait 2 millions 700 000 agriculteurs en France. Sous Chirac président, il y en a moins de 600 000 ! C’est aussi la mort de nos industries. Depuis 1995, la France a perdu 450 000 emplois industriels. Voilà l’effet des délocalisations et du libre-échangisme mondialiste. »
Présent dans l’assistance simplement pour écouter, prenant une mine consternée pour montrer qu’il ne cautionne pas ce qu’il entend, Gérard Dupont, électeur socialiste, se dit : « Il a des constats justes, mais il fait cela par simple manipulation, pour engranger les voix. Il ne défend pas les travailleurs. »
« On nous fait un procès ignoble ! s’emporte l’héritier des Ciments Lambert. Nous serions hostiles au monde du travail, à la protection sociale, à la défense des intérêts professionnels. Nous avons fait, faut-il le rappeler, le meilleur score dans les milieux ouvriers. C’est le socialisme, en réalité, qui est hostile au travail : il en est resté, on l’a vu avec Mme Aubry, au partage du travail, qui n’est que le partage de la misère. Pierre Mauroy disait en 1981 que « le socialisme serait une société de loisirs », mais, pour avoir des loisirs, encore faut-il avoir les moyens de se les payer ! Le socialisme a abandonné son hostilité à la propriété individuelle, car il l’a spoliée par l’impôt. Mais les grandes féodalités de l’argent n’ont en rien pâti des gouvernements de gauche. C’est sous ces derniers que la Bourse fait ses plus grands profits, comme le baron Ernest Antoine Seillière le disait en 1997. »
A ces mots, Gérard Dupont, qui se sent personnellement insulté, marque sa réprobation en quittant les lieux en laissant échappé un « c’est un scandale ! » murmuré.
Mais l’assistance siffle abondamment le patron du Medef. Le Pen sourit à la foule pressée d’entendre la suite : « Nous sommes engagés dans la 2ᵉ bataille, pleine de haine et de fureur ! Tous les prébendiers du système se sont coalisés pour dénoncer, non pas le coupable, il est à leur tête, mais le juste, non pas le justiciable mais le justicier. Mais, Monsieur Chirac, qui a donc gouverné la France depuis 10 ans, qui a accumulé 5 000 milliards de francs de dette, qui a transformé, en 1974, l’immigration de travail en immigration de colonisation, qui a supprimé les frontières politiques et douanières livrant notre agriculture, notre industrie à la concurrence sauvage du mondialisme ? Le Baron Seillière est-il bien placé pour nous donner des leçons d’économie, lui dont la société a perdu des milliards (AOM-Air-Liberté) et licencié des milliers de travailleurs, dont l’ami Jean-Marie Messier vient de perdre 100 milliards en un seul trimestre, mais qui peut s’offrir des stocks options fabuleux, et à Lescure une indemnité de licenciement de 1 milliard de francs lourds. Nous ne recevons pas de leçons du grand manitou du patronat, alors que la France vient en 5 ans de passer de la 5e à la 13e place en Europe juste devant le Portugal et la Grèce, pour ce qui est de la richesse par habitant. »
Après les applaudissements, Le Pen conclut par un rappel de l’essentiel de son programme :
1) « Renégocier progressivement les traités européens dans le cadre d’une Europe des patries et des Etats,
2) Garantir la sécurité pour tous par le démantèlement immédiat des bandes et la réorganisation de la police, de la gendarmerie,
3) Maîtriser les dépenses publiques et redistribuer les fruits de la croissance aux forces vives de la nation, par l’allégement des impôts et la simplification bureaucratique,
4) Combattre l’exclusion et le chômage par l’allégement du droit du travail, par une politique sociale de priorité française et par l’arrêt de l’immigration,
5) Réunir et coopérer avec les pays francophones, notamment le continent africain, par le soutien au « Plan de renaissance africaine » et l’annulation de la dette des pays en développement. »
La suite de la journée, les partisans de Le Pen sont au sommet de leur espoir. Plus que jamais, ils croient un miracle possible. Dieu n’a pu abandonner la fille aînée de l’Église, pensent certains.
Chevillard patrouille avec ses amis autour de la salle des fêtes où se déroule le banquet du parti. « La France est de retour », tente-t-il de se persuader.
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Ligue à Léon : épisode 6 - Tout et le reste
Chapitre 4 : D ésaccords stratégiques à la LCR Dimanche 21 avril 2002, 20 heures. Au lendemain de la victoire en finale de la Coupe de la Ligue des Girondins de Bordeaux contre le FC Lorient, s...
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La Ligue à Léon : épisode 7
Chapitre 5 :
Manifestation du 1er Mai
En ce 1er mai, la manifestation contre Le Pen est énorme à Bordeaux, comme ailleurs en France, avec des chiffres de participation jamais atteints, que ce soit selon la police ou les organisateurs (un large front d’organisation politiques, syndicales et associatives).
Le « retour des idées nauséabondes », que l’on croyait enterrées par le procès de Nuremberg, a réveillé un pays endormi dans l’alternance, sans faire le deuil de l’alternative.
Portant un tee-shirt rouge arborant un visage de Che Guevara, Jérémy Martin défile avec les jeunes Communistes et les jeunes Socialistes. Le rendez-vous a été donné à la place de la Victoire.
Un poil dépasse d’une de ses narines. Il le tire d’un coup sec pour l’enlever. Une larme coule de son œil gauche. Jérémy Martin reconnaît le cortège des supporters ultras des Girondins de Bordeaux : Ultramarines 87 et Devils 90. Ceux-ci mettent en avant des valeurs antifascistes et antiracistes, au contraire des Néo-Nazis qui traînent dans les tribunes à Lyon, à Nice, à Lille, au Parc des Princes et même à Marseille. Un groupe d’extrême droite a essayé de s’implanter au stade Lescure quelques années plus tôt. Il a été rapidement évincé.
Mais l’homme a ses faiblesses. Il est parfois difficile pour les Ultras de tenir leurs troupes. Jérémy Martin a entendu des propos racistes dans le virage Sud, proférés par des supporters connus de tous. On peut interdire une idée, mais pas l’empêcher de circuler…
On ne peut plus marcher, tant il y a de monde. Cela fait plaisir à voir, après le choc des résultats. La pilule[1] a été dure à avaler, mais cela n’invalide pas le programme et la stratégie du PCF, bien au contraire. Jérémy Martin a été bien davantage déçu par le score de son candidat que par la présence au second tour de Jean-Marie Le Pen. Il n’a pas le moindre doute que ce dernier sera largement battu par Jacques Chirac.
Pour cette manifestation monstre contre « le retour de la bête immonde », la foule déborde peu à peu sur la rue Sainte-Catherine et le pourtour de l’université Bordeaux II, temple de la gauche où officie notamment François Dubet, un grand sociologue réformiste spécialiste de l’Éducation.
Une trentaine de personnes, pas davantage, se serrent autour de la banderole LCR « Nos vies valent plus que leurs profits ». Le cortège n’est pas aussi garni qu’attendu par Philippe Plain. Il a mis ses plus beaux badges et autocollants sur sa veste en jean, de Ras’l’Front à la LCR en passant par VDT et la CGT Métallurgie. Il est avec une dizaine de copains de l’usine de Ford Blanquefort. L’appel à l’abstention du parti a jeté le trouble chez les sympathisants qui sont soumis à l’hystérie de toute la superstructure idéologique[2] depuis le 21 avril 2002.
« Bande de guignols ! »
L’insulte a fusé d’un groupe d’une quarantaine de jeunes Socialistes et Communistes. Braillards et rigolards, pour certains, mais passablement en colère, pour d’autres, ils s’approchent.
Deux poignées de Redskins, des skinheads communistes, observent la scène, réunis autour de leur chef, qui se fait appeler Curie. Ils sont embarrassés, car en tant qu’antifas, ils ne peuvent qu’appeler à voter Chirac, ce qui n’est pas très en conformité avec leur posture de rebelles. Avec cette décision inattendue, la LCR s’est mise dans une niche pestiférée que ne peuvent accepter les Redskins pourtant champions de la radicalité révolutionnaire.
Quelques jeunes militants commencent à chanter : « A deux c’est une tendance, à deux c’est une tendance /
à trois c’est une scission, la ligue la ligue /
à trois c’est une scission la ligue à Léon Trotski.
Mon père a trois usines, mon père a trois usines /
ça m’aide à militer, la ligue la ligue /
ça m’aide à militer la ligue à Léon Trotski.
J’ai monté une grève, j’ai monté une grève /
dans l’usine à papa, la ligue la ligue /
dans l’usine à papa, la ligue à Léon Trotski.
J’aime la couleur rouge, j’aime la couleur rouge /
celle de ma Ferrari, la ligue la ligue /
Celle de ma Ferrari, la ligue à Léon Trotski. »
S’approchant de Philippe Plain, une lycéenne blonde à la poitrine généreuse, une grande écharpe rouge autour du cou, un tee-shirt Che Guevara fièrement exhibé, lui hurle dessus, en larmes : « Mon grand-père a été déporté. Vous n’avez pas honte ! Vous savez ce que cela veut dire, le négationnisme, le révisionnisme, l’Apartheid !? »
Deux JCR ne se laissent pas démonter. Ils entonnent : « Une Stalinienne, qui surgit hors de la nuit /
court vers l’isoloir au galop.
Son nom, elle le signe à la pointe du stylo /
D’un Z, qui veut dire Zéro ! »
Les jeunes Communistes et Socialistes s’éloignent pour rejoindre les massifs rassemblements du PCF et du PS, coude à coude avec les associations antiracistes, l’Unef et les autres satellites de la gauche.
L’accueil des Trotskistes par les manifestants est généralement poli, si ce n’est froid. Les regards sont lourds, les visages fermés.
« Ils ont la mémoire courte, glisse Alicia Pereira, la copine de Philippe, une petite grosse brune avec des taches de rousseur sur le visage, caissière à Auchan Mériadeck. C’est leur politique pendant cinq ans qui a empêché Jospin d’arriver au second tour. Si leurs amis Taubira et Chevènement n’avaient pas fait acte de candidature, il se serait qualifié facilement. »
« C’est une définition de la gauche d'avoir la mémoire courte, ajoute Renaud Duvalier, un vieux militant, ancien de la « GP », la Gauche prolétarienne, un Groupe maoïste des années 1970. Depuis Babeuf, Robespierre ou ensuite Louis Blanc, parmi les pires saloperies ont été faites par la gauche, qui peut toujours compter sur l’indulgence et l’oubli de son électorat. »
« Le parti doit être la conscience et la mémoire de la classe ouvrière, rappelle Philippe. Qui a trahi en 1914 ? En 1936 ? En 1958 ? En 1968 ? Toujours les mêmes. Et au profit de qui ? Toujours les mêmes : les Capitalistes et les rentiers. »
Petit à petit, les cortèges des parias, LCR et LO, se rapprochent de leur place habituelle, à la fin du défilé, à côté des Anarchistes, lesquels sont beaucoup moins embêtés, car ils n’appellent jamais à voter pour qui que ce soit.
« L’ambiance est électrique. Il va falloir faire attention. On reste ensemble. On ne s’éloigne pas les uns des autres », déclare Philippe Plain au mégaphone quand le cortège s’ébranle.
« Bande de traîtres ! », crie un groupe de jeunes Maghrébins, probablement descendus de la rive droite, en passant devant eux. « Ne vous trompez pas d’ennemis, les gars », riposte Philippe, sans trop se faire d’illusions.
« Ils doivent être avec le Mrap ou SOS Racisme, ils sont déjà lobotomisés », suggère Alicia Pereira.
Mais cette nervosité mal dirigée désole son copain : « C’est bien d’être politisé, mais il faut aller au-delà des apparences. Comment croire que la LCR, qui n’est jamais allée au pouvoir, qui défend depuis toujours les immigrés et lutte contre le colonialisme, à quoi que ce soit à voir avec Le Pen ? »
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Ligue à Léon : épisode 6 - Tout et le reste
Chapitre 4 : D ésaccords stratégiques à la LCR Dimanche 21 avril 2002, 20 heures. Au lendemain de la victoire en finale de la Coupe de la Ligue des Girondins de Bordeaux contre le FC Lorient, s...
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La Coupe du Monde des Révolutionnaires (1)
Salut ! voici le premier épisode d'une nouvelle histoire à suivre sur mon blog... Abonnez-vous à l'infolettre pour ne pas rater la suite !
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(l'image est faite par l'IA, mais pas le texte, c'est moi qui écrit ^^)
Selon Lénine, on s’ennuyait un peu au Paradis. Sentiment d’éternité, paix sociale, absence de différends absurdes et de lutte pour la survie ou pour le pouvoir : cela pouvait parfois être pesant.
Lénine était très lié aux habitants du Paradis, surtout aux anciens politiques, de toutes tendances. Ils lui parlaient fréquemment de ce sentiment d’ennui.
Il fit remonter ce malaise au directeur : saint Pierre. Et fit une suggestion : pourquoi ne pas créer un tournoi de football pour nous autres, Politiques ? Il y en avait déjà pour beaucoup d’autres catégories, en premier lieu pour les footballeurs morts.
Saint-Pierre alla voir Jésus et Son Père (croyez-le ou non, ils sont réellement deux individus différents sur ce plan subtil de la manifestation). Il leur demanda l’autorisation d’organiser une Coupe du Monde des Révolutionnaires. Ils acceptèrent à condition que soit invitée une équipe de fascistes. Et Jésus annonça qu’il formerait lui aussi une équipe, car il était un révolutionnaire dans son genre.
Saint-Pierre s’en fut ensuite rendre compte à Lénine de cette entrevue. Il était assis sous un pommier en train de lire pour la énième fois un certain recueil de poèmes de Pouchkine.
« Salut Vladimir. Je vais bel et bien organiser une compétition entre vous. Il y aura 32 équipes. Je vais sélectionner 32 capitaines. Vous sélectionnerez vous-mêmes les joueurs. Jésus et Son Père ont mis une condition : je dois inviter Adolf et quelques autres fascistes. »
Lénine n’était pas d’un naturel difficile. « Je ne suis qu’un invité ici. Si les Patrons le demandent, pas de problème ! L’essentiel est qu’on puisse se dégourdir les jambes ! »
Ainsi furent lancés les préparatifs. Saint-Pierre se mit à plancher sur le choix des 32 capitaines. La coupe du monde des révolutionnaires était devenue le sujet n°1. Les anciens joueurs de football se proposaient pour servir d’entraineurs. Nul doute que les stades seraient bien achalandés pour assister à ces rencontres. Seul défi : les joueurs devraient se remettre en forme.
Saint-Pierre mit quelques jours à établir la liste des 32 capitaines…
A suivre…
Ligue à Léon : épisode 6
Chapitre 4 :
Désaccords stratégiques à la LCR
Dimanche 21 avril 2002, 20 heures. Au lendemain de la victoire en finale de la Coupe de la Ligue des Girondins de Bordeaux contre le FC Lorient, séisme dans la vie politique de notre pays.
Lors du premier tour de l’élection présidentielle, le candidat du RPR, Jacques Chirac (5 665 855 voix, 19,88 %) et le candidat du Front national Jean-Marie Le Pen (4 804 713 voix, 16,86 %) accèdent au second tour. Le candidat du Parti socialiste, Lionel Jospin, Premier ministre depuis cinq ans, est éliminé avec 16,2 %. Comme vexé, l’ancien militant lambertiste annonce dans la foulée se retirer de la vie politique, prêt à passer quelque temps dans le Sud-Ouest, tout en appelant à faire barrage au Front national.
21 heures, au siège de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), la principale formation trotskiste française, à Montreuil, à côté de Paris. Le représentant de l’aile droite du parti, le rondouillard Christian Képi, le visage écarlate, sort d’un pas agressif du bureau du chef, Alain Krivite.
Dans le bureau, une chaîne hi-fi diffuse Un Clair de lune à Maubeuge, la chanson de Bourvil. Le volume est faible.
« C’est une immense connerie ! C’est mettre par terre des décennies de travail de notre courant international ! », hurle ce petit bonhomme ventripotent, vêtu d’une chemise blanche et d’un jean noir, cheveux bouclés noirs, la nuque mal rasée. Il déplace nerveusement sa montre Swatch noire autour de son poignet. Il traverse le couloir et sort vers la salle de réunion en claquant la porte.
« Tout ça n’vaut pas, Un clair de lune à Maubeuge, Tout ça n’vaut pas, Le doux soleil de Tourcoing », assure Bourvil dans la radio.
Appuyé sur un des murs en placo du bureau, Olivier Besansnow, facteur de 27 ans, candidat à la présidentielle, regarde Alain Krivite, puis se penche vers le sol, scrutant ses chaussures. Ils n’échangent pas un mot, puis se lèvent et marchent calmement dans la même direction que Képi : la salle de réunion.
Les principaux cadres de la LCR s’y trouvent déjà, assis autour d’une grande table ovale en imitation bois. La lumière vient de néons dont certains clignotent. L’ambiance est lourde. Outre Christian Képi, on reconnaît le Bordelais Yvan Lemettre, professeur de philosophie, représentant les adhérents exclus de Lutte ouvrière quelques années plus tôt. Ils ont d’abord créé Voix des travailleurs (VDT), avant de rejoindre la LCR. L’air terriblement sérieux, Yvan Lemettre porte un polo rouge sur jean bleu.
Petit homme élégant aux cheveux bruns, vêtu d’une veste de jean noire et d’un pantalon bleu, l’idéologue du parti, l’universitaire Daniel Bensida, entre. Il place sa mallette de cuir contre un pied de la table et prend une chaise. Il se masse le bas de son dos, toujours douloureux. D’autres personnes discutent, un gobelet en plastique à la main.
« Merci de quitter la salle, les copains, on doit discuter entre nous avant de revenir vers vous », déclare Olivier Besansnow, debout. Il s’aperçoit que ses lacets sont défaits et s’accroupit pour y remédier.
Quatre personnes sortent, rejoignant une plus grande salle de laquelle parviennent les accords d’une chanson de Manu Chao et des éclats de voix. Cela palabre fort chez les militants réunis. L’une d’eux est déguisée en clown. Elle tient une poire à lavements en plastique et asperge les camarades d’eau en riant.
Seuls les douze membres de la direction demeurent dans la salle de réunion. Des mouches volent aux alentours d’une poubelle où gisent les restes de sachets de sandwichs.
Il y a Youri Dominguez, un jeune type à la tignasse noire, vêtu dans le style gothique, représentant des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), Carole Labarthe, une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux châtains coupés à la garçonne, syndicaliste enseignante, et Irène Lebon, infirmière aux cheveux blonds bouclés, membre de la direction de SUD Santé. A un bout de la table se tient un massif quinquagénaire au teint mat, en salopette bleue, aux avant-bras énormes, les paumes des mains posées sur la table.
Le visage fermé, Alain Krivite place un dossier sur la table, puis s’assoit. Il a l’impression que son cœur bat plus vite et plus irrégulièrement. Son cardiologue lui a pourtant dit qu’il n’avait aucune inquiétude à avoir.
Olivier Besansnow s’assied à ses côtés. Délaissant un instant sa montre, Képi tripote maintenant un briquet. Il est outrancièrement hors de lui.
« Bonsoir, à tous, commence le n° 1 de la LCR. Je ne vais pas tourner autour du pot, camarades. C’est un moment critique. Nous allons en parler et nous déciderons la suite.
« Je vais d’abord féliciter Olivier et tous les camarades pour la campagne que nous avons menée. Comme vous le savez, après le refus de LO de faire une candidature commune, alors que nous l’avions fait lors des Européennes et des Régionales, nous avons décidé de présenter un candidat, pour la première fois depuis 1974 et ma candidature. Olivier va probablement dépasser les 4 %. On sera devant le PC. » Heureux, Yvan Lemettre se racle bruyamment la gorge.
« Avec sûrement plus de 5,50 % des voix, Arlette Laguiller va faire mieux qu’en 1995, poursuit Alain Krivite. Je félicite également les camarades de LO. Daniel pour le Parti des travailleurs devrait faire un score plus modeste, mais réunir quand même plusieurs dizaines de milliers de votants sur son nom. Et puis… »
Serrant fermement son poignet et sa montre, Christian Képi l’interrompt sans ménagement : « Alain, je pense que se féliciter de la poussée de l’extrême gauche, qui reste minoritaire, ne doit pas dissimuler la catastrophe face à laquelle nous sommes : le fascisme présent au second tour. Viendra le temps des satisfecit. A cet instant, l’urgence est ailleurs. Olivier doit immédiatement se présenter devant les journalistes et appeler à voter Chirac pour faire barrage à Le Pen. »
« On ne tournera pas les choses ainsi, peut-être, mais effectivement, c’est une déclaration qu’attend notre électorat et qui nous oblige », poursuit d’une voix douce Bensida, petites lunettes rondes vissées sur le nez. Il n’a guère de doute sur l’issue de la réunion. Toute l’histoire de la LCR plaide pour un appel à faire barrage au Front national.
« On n’est pas à cinq minutes près, Christian ! Laissez-moi terminer. Je n’en ai pas pour longtemps, vous parlerez après, reprend Alain Krivite, les bras tendus, les paumes des mains posées bien à plat sur la table. Si Olivier n’a toujours pas pris la parole, c’est pour une bonne raison. Nous devons préparer le communiqué qu’il dévoilera aux journalistes. Il n’y a pas d’urgence. Ils attendent dans la salle de presse. Il y a déjà Le Monde, Libération, France 2 et L’Express. Les autres vont arriver après avoir fait Robert Hue. Je vous annonce que, dans un communiqué, LO a refusé de participer à un « front anti-fasciste » et n’a pas appelé à voter Chirac. Je cite : « Je n’appelle pas à voter Chirac parce que je ne crois pas qu’il soit un rempart contre les idées de Le Pen. Nous appelons à voter blanc ou nul, et d’abord à ne pas voter Le Pen », a déclaré Arlette. C’est excellent, il me semble. » L’ancien leader de Mai 68 sourit à son audience, qui semble ne pas comprendre.
« C’est une grave erreur ! C’est se couper de son électorat ! intervient Christian Képi. Tu te fourvoies, Alain. Tu mets par terre des décennies de militantisme ! »
« Je pense qu’on a compris ton point de vue », intervient sèchement Besansnow, le regard noir. Puis il jette un œil à ses chaussures, vérifiant que les lacets restent bien en place.
Alain Krivite ressent comme un arrêt de ses pulsations cardiaques pendant presque une demi-seconde. Puis tout rentre dans l’ordre. Il remet en place les feuilles devant lui : « Pour aider Olivier dans sa prochaine allocution devant la presse, je termine de vous présenter les faits politiques saillants qu’il semble nécessaire d’avoir en tête. Chevènement, avec son programme souverainiste de gauche, fait à peu près autant qu’Arlette. Avec les candidatures de Taubira et de Mamère, ils ont privé Jospin de sa qualification au second tour. » Il s’interrompt. Les camarades le regardent, attendant la suite.
Mais le jeune gothique se lève subitement et déclare d’un ton péremptoire.
« La LCR doit appeler à « battre Le Pen dans la rue et dans les urnes » et même « dans les urnes et dans les burnes ». « Noyons les fachos sous un flot de bébés d’immigrés et de gens de gauche, afin d’en terminer avec ce nationalisme historiquement condamné », explique l’étudiant.
« Merci Youri, mais ce n’est pas ce que nous vous proposons de faire », répond posément Alain Krivite. « Les forces d’extrême gauche vont réaliser plus de 10 % des voix. Ajoutons le PCF, les Chevènementistes… On arrive à près de 20 %. »
L’enseignante prend la parole : « Mais le contenu est totalement différent. Nous proposons un vote de classe, avec un programme de transition hérité du marxisme révolutionnaire. Eux viennent de participer à un gouvernement de gestion loyale des affaires de la classe capitaliste, et ce pendant cinq ans. Le Gouvernement qui, tout de gauche qu’il se prétend, a le plus privatisé de toute l’histoire de la Ve République. »
Plissant les yeux, Alain Krivite émet un petit rire, puis réagit : « Je ne remets pas en cause ce que tu dis, Carole. Simplement, nous vous proposons aujourd’hui, au vu de la gravité de la situation, de prendre un chemin assez différent. Nous sommes porteurs de radicalité. Nous sommes Communistes, Trotskistes. Ce n’est pas pour aller dans le sens du vent, sinon, nous nous sommes trompés de combat. Et même Vladimir Lénine disait qu’il fallait parfois être souple sur les principes, quand la situation l’exigeait. »
L’ancien militant de l’UEC, exclu dans les années 1960, attrape une bouteille d’eau, s’en verse dans un gobelet en plastique, boit trois gorgées. Un rictus déforme le bas de son visage.
« J’espère que vous nous ferez confiance et que vous nous suivrez. Je vous signale donc que le vote FN est certes porté par certains idéaux auxquels nous nous opposons frontalement, comme le racisme ou, pire encore peut-être, la conception corporatiste, fasciste au sens strict, d’une société où il n’y a plus de lutte de classe, mais une collaboration des classes. Mais c’est surtout un vote ouvrier. Un vote de colère contre un système qui aliène le travailleur. Bien sûr, ce n’est pas la bonne réponse. »
Des propos qui émeuvent Irène Lebon, l’infirmière : « Comment peux-tu mettre sur le même plan le racisme des dirigeants FN et la colère prétendue de ses électeurs ? Il y a aussi dans ce vote un réflexe petit-bourgeois, colonialiste même, de rejet des populations immigrées ! Nous avons le devoir moral de nous lever contre cela. »
« La politique n’est pas une affaire de morale », rétorque Olivier, le visage toujours fermé. Il ne semble pas être heureux, malgré le fabuleux score (pour des Trotskistes) qu’il vient de réaliser.
« Je crois que vous n’avez pas compris profondément les enjeux de notre époque. Avec la fin de l’URSS, le rapport de force entre les classes a évolué. Au profit des capitalistes. La gauche traître a encore contribué à cette dégradation, par ses cinq ans de gestion totalement patronale du pays. On voit cela partout ailleurs dans le monde. Mais si nous continuons à faire comme avant la crise de surproduction des années 1970, quand l’URSS existait et que le marxisme était dominant dans de larges pans de la société, nous allons à la catastrophe. »
Le colosse en salopette intervient : « Très bien, Olivier, c’est intéressant, mais je ne vois où tu veux en venir. Il faut que tu ailles devant la presse pour appeler à battre le FN, puis nous aurons le temps de faire le bilan et l’analyse lors de notre congrès, voire de remettre en cause notre politique. »
« Et justement, Moussa, ce n’est pas ce que nous vous proposons, répond Alain Krivite. Nous n’appellerons pas à voter FN. Nous laisserons les électeurs faire ce qu’ils veulent, sans leçon de morale. Nous tendrons la main à LO pour construire un grand parti des travailleurs. C’est le moment. »
L’assistance demeure interdite quelques instants devant l’énormité de ces propos, qui tournent le dos à toute l’histoire récente de la LCR, comme l’a justement rappelé Képi.
« C’est une énorme erreur, je te l’ai déjà dit ! LO a une conception archaïque, s’emporte Christian Képi, le visage toujours plus cramoisi. Ils ne sont pas ouverts aux nouvelles problématiques : écologie, droits homosexuels, lutte contre le racisme et contre les discriminations. Ils veulent copier un modèle léniniste propre à un contexte précis, la Russie tsariste. C’est impossible à reproduire dans la France du XXIe siècle, je me tue à leur dire depuis toujours. »
Alain Krivite regarde le chef de la droite de la LCR en souriant. Son cœur bat parfaitement régulièrement. Quel plaisir ! Il prend le temps de s’étirer sur sa chaise, puis déclare : « La situation a changé, Christian. La bourgeoisie va accroître son parasitisme, car le taux de profit est en baisse depuis des décennies et va continuer de s’effondrer. Le contexte est positif pour elle sur la longue durée. En effet, la hausse de la productivité va diminuer le nombre d’emplois disponibles, et ce alors que les effectifs du prolétariat augmentent au niveau mondial, comme en Europe, avec l’arrivée de millions d’immigrés. »
« Il est devenu fou », susurre Youri à Carole, assez fort pour que tout le monde entende.
Alain Krivite lui jette un regard hostile, mais poursuit : « Nous avons un gros désaccord : selon moi, les questions sociétales, les discriminations, vont être utilisées pour détourner les masses laborieuses de la nécessité de se doter d’un outil politique communiste. »
Pendant ces échanges, Olivier Besansnow se lève, se sert un café. Puis il s’appuie à la cloison et vérifie encore si ses lacets sont correctement serrés. Il aime bien ce type de chaussures, mais c’est un de leurs points faibles. Il se racle la gorge et ajoute : « Le PCF a fait sa mutation sociétale. Tu nous proposes de nous engager sur la même voie. Et moi, je te dis que nous devons prendre sa place, pas sur le plan du programme et de la stratégie évidemment, mais dans l’esprit des travailleurs. Et c’est possible en ce moment. Il ne faut pas laisser passer l’opportunité. »
« C’est vrai que les calomnies anti LO marchent bien, y compris chez des militants LCR, réagit Irène Lebon. Elle attrape sa tignasse et passe ses cheveux dans un nœud tout en parlant. J’ai vu les reportages à la télé : on présente LO comme une secte, qui prive ses militants de tout libre arbitre, et parfois j’ai un doute… Mais justement, en prendre le contre-pied maintenant nous fera marquer des points. Grégory Zinoviev et Vladimir Lénine disaient qu’il fallait souvent être contre le courant. »
Yvan Lemettre chuchote quelque chose à l’oreille de Philippe Plain, un jeune ouvrier assis à côté de lui, adhérent de sa tendance.
« Nos camarades ne comprendront pas… On renonce à des décennies d’approche distincte… », fait remarquer Daniel Bensida, répétant ce que dit Képi.
Yvan Lemettre se lève. Chacun se tourne vers le professeur, qui jouit d’un grand prestige dans le petit milieu de l’extrême gauche.
« Vous savez que Voix des Travailleurs a été créée après l’exclusion de Lutte ouvrière en mars 1997. Nous critiquions la dérive sectaire de la direction de LO ainsi que son repli sur elle-même. Arlette Laguiller n’avait pas tenu sa promesse de l’élection présidentielle de 1995 consistant à créer un grand parti ouvrier rassemblant au-delà de LO. Je ne vois pas pourquoi LO accepterait à présent, après tous les conflits que nous avons eus. Mais, pour moi, il faut essayer. Je n’y crois pas trop cependant. Dans les années 1980, la tentative avait échoué alors que la situation générale était bien meilleure… »
« Merci Yvan. Il faut qu’on avance. Je propose qu’Olivier déclare qu’il ne donne aucune consigne de vote et qu’il appelle à la création d’un véritable parti des travailleurs apte à défendre les intérêts politiques de la classe ouvrière, en tendant la main à LO, au PCF, au PT et à tout groupe ou syndicat désireux de s’intégrer dans le processus. Qui est d’accord ? »
« C’est une rupture totale avec tout ce que nous sommes, je ne peux cautionner cette mascarade ! », éclate Christian Képi, qui trépigne sur sa chaise. Il a enlevé sa montre et s’en sert comme d’une sorte de fléau d’armes virtuel, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête.
« On passe au vote », relance Olivier. La proposition d’Alain Krivite obtient sept pour, dont Irène Lebon, les représentants de VDT et l’étudiant, qui a soudainement changé d’avis.
Daniel Bensida et Moussa Belhadj s’abstiennent, ainsi que l’enseignante, Carole.
Christian Képi et un autre membre votent contre. « C’est une triste soirée pour le pays et pour le parti », déclare-t-il avant de s’en aller, sa mallette en tissu sous le bras.
Quelques minutes plus tard, assis à une table avec Youri et Carole à ses côtés, Olivier fait sa déclaration devant une quinzaine de journalistes.
« Pas de trêve électorale pour les « plans sociaux », cette jolie antiphrase pour ne pas dire qu’on licencie des gens. 750 suppressions d’emplois chez Mitsubishi à Rennes, 1 300 chez Alcatel à Brest et Quimper, 500 chez Hewlett-Packard dans l’Isère, égrène le facteur. »
« Les licenciements économiques sont en augmentation de 57 % sur un an. C’est le bilan de la gauche au pouvoir depuis 1997. La désindustrialisation entamée depuis les années 1970 se poursuit à vitesse accélérée, sous la guidée de la doxa libérale qui ne jure que par la réduction des coûts et la remise en cause des services publics. But : maintenir un taux de profit acceptable. Dans ce contexte, choisir entre la peste et le choléra n’a pas de sens. Le président le plus menteur et corrompu de l’histoire ne peut être un rempart contre la progression de l’extrême droite. Les travailleurs et leurs partis doivent voir plus loin. C’est pourquoi nous tendons la main à LO, au PCF, au PT et à tout groupe ou individu qui souhaite travailler avec nous à la création d’une formation politique au service unique et exclusif de la classe ouvrière. »
Les journalistes politiques présents sont visiblement surpris, pour la plupart indignés. Ils se font bien préciser que le parti n’appelle pas à voter Chirac. Une fois qu’ils en sont sûrs et certains, ils laissent éclater leur dégoût. « Vous ne voyez aucune différence entre un nostalgique du régime de Vichy et un représentant de la droite ? », demande Cynthia Lappi, du Monde.
Enrico Fuersklot, le journaliste de Libé, est très en colère. En temps normal, dans les conférences, il est déjà plus prompt à donner son avis qu’à faire son métier, c’est-à-dire poser des questions. « Vous avez signé votre arrêt de mort politique. La LCR que j’ai connue n’est plus », s’exclame-t-il en postillonnant avant de déguerpir.
« Je pense que nous allons prendre une campagne de calomnies comme LO », s’amuse Alain Krivite, debout adossé au mur au fond de la salle de presse. Deux ou trois extrasystoles supplémentaires ne suffisent pas à déranger sa sérénité. Irène Lebon s’inquiète : « Cela pourrait être compliqué pour nous dans les manifestations. Des rassemblements s’organisent contre l’extrême droite dès ce soir. Certains copains y sont déjà. Les gens pourraient ne pas comprendre. Je redoute la réaction des salariés aussi. »
« Des moments périlleux nous attendent, mais cela pourrait être fructueux pour notre combat, souligne le vieux sage de la LCR. Reste à savoir si LO acceptera de faire un pas vers nous… »
Dans la nuit, Alain Krivite reçoit des dizaines d’appels de connaissances ou de militants indignés, interloqués, perdus… Mais au fond de lui, il se sent revivre. Son cœur bat puissamment, lentement, tel un rang de rameurs qui porte son drakkar vers une contrée à piller.
« Nous avons marqué des points. Tant pis pour ceux qui ne nous suivront pas, pense-t-il en lui-même. Et franchement, Christian Képi, bon débarras, qu’il aille au PC ! Il commence à me sortir par les yeux avec son opportunisme. »
Alain quitte son bureau au petit matin. Arrivé chez lui, il se sert un café. Dans leur chambre, sa femme dort encore. Il s’assoit sur une chaise dans la cuisine et, tout à coup, s’effondre en pleurs.
Une grande angoisse l’envahit, ainsi qu’un profond désespoir. Il ressent le gâchis. Des décennies ont été perdues en brouilles et broutilles. Et il entrevoit la mort, lors d’une manifestation, sous le coup de manifestants anti Le Pen rendus haineux par une caste médiatique et politique hurlant et vociférant pour dissimuler qu’elle mène la guerre au peuple.
La peur le terrasse un instant.
Puis il se ressaisit. Tout n’est pas encore perdu. Il peut faire une grande chose avant de partir. La soirée d’hier a été la première étape. Tant pis s’il se brouille avec sa famille, avec ses amis, avec son milieu…
Sa montre à nouveau fixée à son poignet, Christian Képi retourne chez lui, avec une tristesse immense au cœur. Il vient de vivre un moment terrible, qui restera gravé dans sa mémoire. Des décennies de militantisme ont été mises par terre. Tous les idéaux de la LCR, qu’il a contribué à élaborer, ont été foulés au pied.
Il est trop excité pour aller au lit, alors il allume la télévision pour quelques épisodes de l’émission Très Chasse, sur TF1.
Buvant un verre de vin rouge du Lot, en regardant l’écran, Christian est quasiment certain qu’il va quitter la LCR. Mais pour aller où ? Des mois difficiles sont devant lui, à commencer par cet entre-deux-tour qui risque d’être pénible. Formé au centralisme démocratique, il est convaincu qu’il doit appliquer la ligne majoritaire décidée par le parti, quand bien même il y est opposé. Mais cette fois, il ne sait pas s’il aura la force.
Comme tous les autres militants de la LCR, il s’attend à recevoir un flot de réprimandes, voire d’injures, de la part de ses amis, de ses collègues de travail, de sa famille, de son banquier, qui sais-je encore. Il est habitué à être minoritaire, le poil à gratter trotskiste en quelque sorte, mais sans déraper sur les terres ignobles de l’extrême droite, sans franchir le Rubicon.
Cela lui est insupportable d’imaginer que des gens vont croire qu’il a une quelconque accointance avec la moindre idée de Le Pen. Il se demande quelle mouche a bien pu piquer Alain Krivite pour prendre une telle décision. Jamais il n’aurait pu imaginer cela, venant de lui, avec son histoire personnelle et militante.
Tout cela est si flou… Apaisé par le silence de la campagne seulement interrompu par les tirs, par les images des palombes et des carabines déchargées, Christian s’endort sur son canapé.
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Parution de mon nouveau roman : La Ligue à Léon - Tout et le reste
Election présidentielle du 21 avril 2002. Séisme politique : le candidat dit d'extrême-droite, Jean-Marie Le Pen, accède au second tour, enrayant l'alternance droite-gauche réputée inévitabl...
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