Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Impressons - Sarlat - Périgord Noir - Dordogne

Sarlat Périgord Noir Dordogne : textes, photos, vidéos, sons... Guillem Boyer

Débat sur le foie gras dans L'Essor en septembre 2011 (retour sur l'info)

Article paru dans L'Essor Sarladais en septembre 2011

Débat sur le foie gras dans L'Essor en septembre 2011 (retour sur l'info)

Une crise du foie qui peut devenir maligne

Un grand salon agroalimentaire allemand veut interdire la présence de foie gras. Les professionnels ne prennent pas cette menace à la légère

“ C’est grave. Le foie gras est une production de niche. Si l’on ne peut pas l’exposer au plus grand salon du monde, c’est très dommage. ” Président de la coopérative Sarlat Périgord Foie Gras (SPFG) depuis deux ans, Jean-Sylvain Thomas, éleveur d’oies à Prats-de-Carlux, prend au sérieux l’annonce faite en juillet par les organisateurs du salon agroalimentaire de Cologne, l’Anuga, une référence mondiale. Ils ont décidé de ne pas autoriser l’exposition du foie gras dans leurs travées. Une polémique est alors née. Elle est remontée jusqu’au gouvernement, qui a fait pression sur son homologue d’outre-Rhin. Finalement, du foie gras pourrait peut-être se retrouver dans les allées du salon. En catimini.

 

Fonctionnant depuis 35 ans, SPFG a une production annuelle de 50 000 oies et de 50 000 canards. Employant quatorze salariés, elle regroupe environ vingt-cinq producteurs, éleveurs et gaveurs. La coopérative fait 90 % de ses ventes en frais. Ses clients se comptent par centaines et s’appellent, par exemple, Valette, Godard ou encore Vidal. Le directeur, Xavier Gombert, explique que “ même si nous ne sommes pas impactés directement, car nous n’avons pas de clients en Allemagne et nous ne sommes pas présents à l’Anuga, certains de nos acheteurs, par exemple des conserveurs alsaciens, vont peut-être pâtir de cette campagne ” antigavage.

 

Production en hausse.

Si les conséquences économiques ne s’annoncent pas importantes dans un premier temps, “ les répercussions médiatiques à moyen et long termes sont très graves, dangereuses même, selon Xavier Gombert. L’interprofession (le Sifog) et le gouvernement ont raison de ne rien lâcher.

 

” Les associations de défense des animaux reprochent les méthodes d’élevage du canard, notamment la dimension des cages individuelles. Celles-ci doivent être remplacées avant 2015 par des logements collectifs. Mais, selon le responsable de la coopérative, le problème n’est pas là. “ Si l’on commence à donner raison aux militants antigavage en Allemagne, demain cela peut se propager à des pays qui consomment plus : l’Espagne, la Belgique... la France ? ”.

 

Les antigaveurs veulent interdire quelque chose de légal. “ C’est un phénomène comparable à l’intégrisme. ” Derrière ces actions commandos, destinées à frapper médiatiquement, il pointe du doigt les antispécistes, militants d’un mouvement opposé à l’alimentation par la viande ou tout produit venant des animaux, au nom de “ l’égalité animale ”.

 

Cependant, pour le moment, les choses vont bien pour la coopérative, qui augmente sa production. “ Nous avons une forte volonté d’évoluer, notamment en foie gras d’oie ”, explique Xavier Gombert. Le contexte s’y prête. Le premier producteur mondial de foie gras d’oie, la Hongrie, a fortement baissé sa production. La coopérative lotoise La Quercynoise a aussi arrêté la production en oie. SPFG va tenter de pénétrer dans cette brèche.

 

Une volonté d’expansion qui rend la vigilance d’autant plus nécessaire, selon Xavier Gombert. Celui-ci apporte des arguments “ aux carnivores ” : “ Notre espèce ne serait pas devenue ce qu’elle est si nous n’avions pas mangé de viande. Les antispécistes nient la nature humaine. ” Il appelle la filière à trouver de nouveaux axes de communications pour contrer les partisans de l’interdiction de la production de foie gras.

Guillem Boyer

Les oies dans la salle de gavage de l’exploitation de Jean-Sylvain Thomas (Photo archive 2011 GB)

Les oies dans la salle de gavage de l’exploitation de Jean-Sylvain Thomas (Photo archive 2011 GB)

Alain Delcayre est déjà aux normes

A Meyronne, l’agriculteur, adhérent de Sarlat Périgord Foie Gras, gave par lots de trois cents canards

Sur la commune lotoise de Meyronne, l’EARL Les Graviers élève et gave entre 4 500 et 5 000 canards traditionnels par an sous Indication géographique protégée Périgord. Achetés au lycée de Périgueux, les canetons (uniquement des mâles, les seuls à développer un foie commercialisable) arrivent à l’exploitation âgés d’un jour. Ils y séjournent pendant seize semaines avant de partir à l’abattoir, à l’ésat* de Prats-de-Carlux. Ils pèsent alors entre 5,5 et 7 kg.

Associé avec ses parents au sein de l’exploitation, Alain Delcayre est installé depuis 1983. Sur la ferme, les ateliers de tabac et d’engraissement de porcs ont été stoppés au fur et à mesure et, désormais, le palmipède gras constitue le cœur de l’activité. Une production dont Alain Delcayre a une certaine idée : il met en avant “ la qualité. Car les gens y reviennent.

” Et c’est par adhésion au projet proposé qu’il a rejoint la coopérative Sarlat Périgord Foie Gras (SPFG), il y a cinq ans. “ J’aurais pu aller dans une coopérative lotoise voisine, mais je voulais continuer d’élever les canards à ma façon. ” SPFG demande des animaux à la fois chargés en viande (magrets, confits) et avec des foies pas trop gros : il y a un équilibre à trouver. Le prix de vente des canards à la coopérative dépend essentiellement du poids du foie. “ L’idéal est entre 480 et 500 g. Pour un animal parfait, dont le manteau pèse plus de 4 kg et ayant un foie de ce poids, on peut espérer 19 euros ”, explique l’éleveur lotois.

La réforme demandée par l’Union européenne aux gaveurs de canards est le remplacement des cages individuelles par des logements collectifs. Mais l’exploitation d’Alain Delcayre est pour ainsi dire déjà aux normes exigées. Ainsi, les lots de trois cents canards vivent à l’air libre pendant presque toute leur vie. Ils peuvent se promener le long de grands parcours dans des prairies. Une fois parvenus au stade du gavage, vers la 14e semaine, les palmipèdes sont installés dans des parcs collectifs de 3 m2, par groupes de onze.

“ J’ai toujours gavé en cage collective. Je dois être un des rares en canard ”, reconnaît-il. Un gage de qualité, selon lui : “ L’animal peut bouger. Contrairement aux cages individuelles où il reste immobile, dans un parc collectif, le canard peut se promener. Ainsi, sa viande est meilleure. ” L’éleveur assure que même en fin de gavage, les palmipèdes ne sont pas fatigués : “ Nous ne les poussons pas. ”

Son système est plus respectueux du confort de l’animal mais est plus coûteux en temps et en argent. “ Au lieu de gaver mille canards, comme cela peut se faire dans des élevages ayant un système plus industrialisé, je ne gave que des lots de trois cents. ” Alain Delcayre est favorable aux évolutions concernant les parcs des canards. “ C’est bien de faire évoluer les normes concernant le bien-être animal. ”

GB

* Etablissement et service d’aide par le travail Les Ateliers de Lavergne, de l’Apajh du Périgord Noir.

Alain Delcayre gave un canard dans un parc collectif	(Photo archives 2011 GB)

Alain Delcayre gave un canard dans un parc collectif (Photo archives 2011 GB)

Georges Chapouthier (DR)

Georges Chapouthier (DR)

“ Progrès des droits humains et animaux vont de pair “

Georges Chapouthier, directeur de recherches au CNRS, est opposant au gavage

Le salon de l’agriculture de Cologne, en Allemagne, a interdit l’exposition et la vente de foie gras lors de sa prochaine édition en octobre. Qu’en pensez-vous ?

Georges Chapouthier. C’est bien ! Concernant tout ce qui est protection animale, l’Europe du Nord est en avance sur nous. Beaucoup des améliorations que nous avons eues ces dernières années nous viennent des directives de Bruxelles.

Pourquoi cette avance ?

L’Europe du Nord est une région protestante. Il n’y a pas cette conception d’une séparation entre l’homme et le monde animal. La culture n’est pas la même que dans les pays latins. J’aime beaucoup Descartes pour ses réalisations scientifiques. Mais l’influence du cartésianisme a été néfaste par chez nous. Le philosophe a développé le modèle de l’animal-objet. Il expliqua que l’animal était une entité du même ordre qu’une table ou une chaise. Il ne pouvait donc bien évidemment avoir aucun droit.

Quelle vision défendez-vous ?

L’animal n’est certes pas un être humain. Mais il n’est pas non plus un objet. Il doit être traité différemment. Notre code napoléonien propose deux entités : les hommes et les objets. Nous proposons d’en créer une troisième, spécifique aux animaux.

La législation évolue peu à peu... L’homme doit s’imposer des contraintes pour ne pas faire n’importe quoi avec les animaux. Il faut les traiter décemment. Il faut leur octroyer des droits adaptés. Pas les mêmes que l’homme, évidemment ! Mais ils doivent avoir le droit de vivre une vie conforme à leur espèce.

J’ajoute que tout ce qui va dans le sens du respect de l’animal ira dans le sens de la santé humaine.  Il faut, par exemple, diminuer la consommation de viande. Le poisson est meilleur pour la santé que la viande rouge.

Pourquoi l’homme mange-t-il des animaux ?

L’homme est omnivore. Il mange de tout. Il lui faut des protéines, ce que contient la viande. Si l’on ne mange pas de viande, il faut manger autre chose pour compenser.

Certains végétariens, par exemple, compensent le manque de protéines animales par des produits d’origine animale comme le lait ou le fromage. Or des animaux sont parfois violentés pendant la fabrication de ces aliments. On voit que la position morale est parfois dure à tenir... D’autant plus que l’homme n’est pas le seul animal omnivore.

Le philosophe Dominique Lestel vient de publier un ouvrage qui s’appelle Apologie du carnivore*. Il dit que vouloir être contre l’alimentation carnée, c’est vouloir aller contre nature, et qu’en procédant ainsi, les végétariens se démarquent de la production naturelle. Il soutient que, s’ils sont tués décemment, les animaux peuvent être consommés.

Que pensez-vous du gavage des palmipèdes gras ?

Je suis contre. Les arguments utilisés par la filière pour défendre cette pratique sont mauvais. Le gavage est un processus pathologique. Le foie gras est un foie malade.

Que pensez-vous des méthodes d’élevage et d’abattage ?

Aujourd’hui, l’élevage industriel, les abattoirs industriels sont abominables. Un jeune écrivain américain, Jonathan Safran Foer, dit des choses très intéressantes à ce sujet dans Faut-il manger les animaux ? Il est devenu végétarien modéré après son enquête pour écrire ce livre. Je conseille aussi de lire Le Grand Massacre, paru en 1981 et écrit par Alfred Kastler, Michel Damien et Jean-Claude Nouet. L’élevage fermier avait certes des contraintes, mais la façon de procéder était à peu près correcte. Aujourd’hui, le traitement des animaux avant leur abattage est terrible. Tout cela pour des causes de rentabilité.

Il y a aussi des dérogations religieuses fâcheuses pour les animaux. Il serait en outre souhaitable que les viandes d’animaux ainsi abattus sans étourdissement préalable soient strictement limitées aux pratiques religieuses et n’arrivent jamais dans les assiettes de personnes qui ne sont pas concernées par ces pratiques.

Êtes-vous végétarien ?

J’ai une diète qui tend vers le végétarianisme. Mais je ne suis pas végétarien. J’ai déjà mangé du foie gras chez des amis. Mais je n’en achète pas. Je suis pour une disparition progressive de la production de foie gras. Progressive, car il faut tenir compte des contraintes humai-nes liées à cette production et de la vie des producteurs.

Il est dur de s’extraire totalement de la société. Les progrès dans l’alimentation ne se feront que si la majorité de la population adopte de nouvelles pratiques alimentaires.

La première chose à faire, c’est d’informer. Les gens doivent savoir comment on fait le gavage, comment fonctionnent les abattoirs... Beaucoup de personnes qui consomment du foie gras ne savent pas comment il est préparé...

L’animal a-t-il une conscience ?

Nous imaginons qu’il en a une, à partir de son comportement. Per-sonne ne peut contester que les grands animaux (vertébrés, pieuvres) ont une forme de conscience.

Certains philosophes ont distingué plusieurs niveaux de conscience : certaines espèces, comme les éponges, n’en ont pas, car elles n’ont pas de système nerveux ; d’autres ont une conscience d’accès. Elles ont conscience de leur environnement. Elles peuvent se dire : je sais que je peux aller à tel ou tel endroit car c’est agréable ; pas ici, car c’est désagréable, etc.

Enfin, des individus de certaines espèces très intelligentes ont une conscience autoréflexive. Ils sont conscients d’être conscients. Des dauphins, des chimpanzés, une pie et un éléphant notamment. Nous nous en sommes rendus compte par le test du miroir. Un animal qui se reconnaît dans un miroir possède l’ébauche d’une conscience autoréflexive.

Les canards et les oies ont-ils une conscience autoréflexive ?

ça, je ne le sais pas ! N’y a-t-il pas des problèmes plus urgents à résoudre que ceux des droits des animaux ? Certains problèmes aigus doivent être réglés en même temps que les problèmes humains les plus graves. Ensuite, progrès des droits humains et des droits animaux vont la plupart du temps de pair. Mais pas toujours. Si un homme se retrouve face à un tigre, le droit humain doit primer sur le droit animal !

Propos recueillis par GB

* Editions Fayard, 142 pages.

 

Deux ouvrages de Georges Chapouthier : “ Qu’est-ce que l’animal ? ”, aux Editions Le Pommier ; “ Kant et le chimpanzé - Essai sur l’être humain, la morale et l’art ”, aux Editions Belin.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article